
Comme les lecteurs du blog l’ont remarqué, et me l’ont signalé, celui-ci est resté silencieux depuis trois mois environ. Rien de grave, juste une activité personnelle très réorientée vers de l’associatif, avec une participation assez chronophage à la réserve préfectorale de défense et de protection civile…
L’actualité 2025 a été pourtant chargée, avec, en particulier, une présence massive d’évènements violents, que ce soit en Ukraine ou aux États-Unis. La guerre dans l’Est de l’Europe constitue la continuité d’une situation connue : suite à la révolution du Maïdan, le rapprochement entre l’Ukraine et l’Union Européenne, souhaité par les Ukrainiens, a fortement déplu à un pouvoir moscovite quasi-totalitaire, qui considère l’Ukraine comme une terre par essence russe. La situation mérite sans doute une analyse plus poussée, mais elle n’est pas le sujet de cet article de rentrée. En effet, à mon sens, 2025 a été caractérisée par des bouleversements majeurs dont l’origine se trouve essentiellement aux États-Unis. Je veux bien sur parler de l’élection de M. Donald Trump à la présidence de ce pays, de la montée en puissance de son administration, et des conséquences des politiques qu’elle met en place, conséquences qui s’exercent au niveau états-unien, mais aussi et surtout au niveau international. Et tout cela ressemble à une dystopie, c'est à dire à une fiction dépeignant une société organisée de
telle façon qu'il soit impossible de lui échapper et dont les dirigeants
peuvent exercer une autorité totale et sans contrainte de séparation
des pouvoirs, sur des citoyens. Sauf que rien de ce qui suit n'est imaginaire !
Les évènements en cause sont tellement nombreux qu’il est difficile de savoir par où commencer. On retrouve d’ailleurs là une caractéristique de la politique de l’administration Trump, le « flood the zone », soit « inonder la zone » dans la langue de Molière, stratégie théorisée par le politicien d’extrême droite, très écouté à la Maison Blanche, M. Stephen Banon. Il s’agit de multiplier les annonces susceptibles d’être reprises par les médias, qu’elles soient excessives, vraies ou fausses n’ayant que peu d’importance. Le but est en effet de garder la maitrise de l’agenda de communication, et de distraire ces médias, mais aussi l’opposition politique et l’opinion publique de sujets importants possiblement défavorables au pouvoir en place. On est là dans une confusion entretenue entre communication et gouvernance. Ainsi, les annonces se succèdent à un rythme qui empêche toute hiérarchisation. Une déclaration en contredit une autre, parfois à quelques heures d’intervalle, sans que cela ne soit perçu comme un problème. L’incohérence n’est plus un dysfonctionnement mais elle devient une méthode. Dans l’univers dystopique de Trump, la politique ne résulte pas de décisions rationnelles. Elle est une scène où l’essentiel est d’occuper l’attention.
Cela ne suffirait cependant pas à assurer un pouvoir fort. Il faut également éliminer les contrepouvoirs. On peut tout d’abord penser aux contrepouvoirs politiques internes. Trump contourne ainsi systématiquement le Congrès, par son utilisation intensive des « executive orders ». Pourtant, dans le système américain, ces décrets ne doivent pas remplacer des lois votées par le Congrès. Leur usage permanent étend cependant le pouvoir présidentiel au-delà des limites prévues par la Constitution. On attend d’ailleurs l’avis de la Cour Suprême sur certains de ces décrets qui pourraient se voir annulés. Autres éléments attestant de la volonté hégémonique du président américain : M. Donald Trump a licencié un grand nombre d’inspecteurs généraux, chargés de surveiller et d’enquêter sur la gestion des agences, sans respecter les obligations légales de notification au Congrès. De plus, des tests de loyauté pour l’emploi dans l’administration ont été mis en place, notamment dans les services de renseignement ou les forces de l’ordre, avec pour effet de favoriser la fidélité politique plutôt que le mérite professionnel, un moyen de réduire la culture d’indépendance dans l’administration fédérale. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder qui a été nommé à la tête du FBI, de la CIA, ou des différents ministères. La plupart de ces personnes n’ont absolument pas les compétences nécessaires à leurs fonctions, mais ce sont tous des soutiens fidèles et inconditionnels de M. Donald Trump. Ces responsables agissent en disqualifiant les médias d’investigation, qualifiés d’ennemis. Au sein de leurs agences, les mécanismes de contrôle sont présentés comme des entraves illégitimes à la volonté populaire. On licencie les fonctionnaires intègres pour les remplacer par des agents moins qualifiés, mais loyaux au pouvoir en place, avec les conséquences que l’on a vues, par exemple au sein de la gestion du trafic aérien, ou, plus récemment au sein de la police de l’immigration (ICE). Celle-ci recrute des gens peu qualifiés, dont une trentaine sont des repris de justice (pour des infractions graves), les forme à la va-vite (22 semaines), ce qui a conduit en 6 mois à une vingtaine d’accidents armés, dont deux mortels, et à des interventions assez souvent illégales. Cette façon de procéder, assez généralisée, ne supprime pas immédiatement l’État de droit, mais elle l’érode. Elle installe l’idée que la légalité devient une opinion parmi d’autres, et que la loyauté personnelle vaut plus que la compétence ou l’indépendance.
Toujours à l’intérieur des Etats Unis, une des caractéristiques de la politique menée par M. Donald Trump a été le démantèlement voulu des capacités publiques. Porté par un Elon Musk « sous kétamine » pour reprendre les propos de M. Claude Malhuret, le DOGE (Department of Government Efficiency ou ministère de l’efficacité gouvernementale) s’est empressé de s’attaquer aux services publics. L’administration a ainsi proposé une réduction totale de 163 milliards de dollars du budget fédéral pour 2026 dans les dépenses non liées à la défense. Ces coupes visent surtout la santé, l’éducation, la recherche scientifique et l’environnement. Citons à titre d’exemple, le budget proposé pour les National Institutes of Health (NIH), financeurs de la recherche médicale, en baisse d’environ 40 % comparé à l’année 2025, soit près de 18 milliards de dollars de coupes, ou le budget de la National Science Foundation (NSF), qui finance une large partie des sciences universitaires et fondamentales, en baisse de plus de 55 %. La science est particulièrement visée, car elle constitue un des contrepouvoirs dont M. Donal Trump et ses sbires ont peur. Leur rapport à la science constitue d’ailleurs un marqueur central de la dérive en cours de « l’Empire américain ». Les agences sont soupçonnées, les chercheurs discrédités, les données relativisées dès lors qu’elles contredisent le récit politique. La vérité devient alors une variable d’ajustement. Ainsi, l’Environmental Protection Agency (EPA), un des principaux garants de la qualité de l’eau, de l’air et de la sécurité environnementale, a fait face à une réduction de budget d’environ 54 %, ce qui a induit la suppression de programme de recherches, mais aussi des baisses sensibles des subventions d’État pour des infrastructures d’eau potable et d’assainissement, jusqu’à 87 % dans certains fonds alloués aux agences de bassin. Citons aussi le budget de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), réduit de près de 25 à 28 %, menaçant ainsi la capacité nationale à gérer la météo, le climat et les océans. Au total, plus de 200 programmes fédéraux ont été arrêtés ou supprimés en 2025, notamment dans la recherche médicale, environnementale, la justice environnementale et le financement de projets de résilience climatique. Derrière la froide rigueur des chiffres, on constate donc que les coupes et restructurations budgétaires affectent des institutions centrales de la santé publique, de la recherche scientifique, de la protection de l’environnement. Dans tous ces domaines, l’expertise est perçue non comme un outil d’aide à la décision, mais comme une menace idéologique. Or, même lorsque le Congrès atténue certaines mesures, ou que des victoires judiciaires restituent une partie des budgets, l’effet cumulé reste une érosion significative de services publics essentiels. On induit ici un paradoxe, qui voit un pouvoir fort dans le discours, mais devenant faible dans l’expertise. Ceci produit un système vulnérable, dépendant de « consultants » idéologiques et d’improvisations stratégiques. La dystopie ici n’est pas seulement autoritaire ; elle est incompétente !
Il faut également éliminer les contrepouvoirs à l’extérieur des Etats-Unis. Plusieurs éléments caractérisent la politique états-unienne du jour. Ainsi, depuis le début de sa deuxième présidence (à partir de janvier 2025), les États-Unis ont proposé, ou se sont retirés de 66 organisations internationales, y compris des structures liées aux Nations Unies qu’ils jugeaient contraires à leurs intérêts. Les États-Unis se sont aussi retirés ou désengagés de plusieurs accords multilatéraux, par exemple de l’accord de Paris (alors que 77% des citoyens américains y sont favorables), du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, et plus récemment de l’Organisation Mondiale de la Santé. Le désengagement des Etats-Unis passe aussi par la suspension ou la réduction drastique de contributions financières à des fonds et mécanismes internationaux, notamment en matière de santé ou de climat, ce qui fragilise leur capacité d’action collective. Ils ont également saboté des mécanismes de régulation internationaux comme l’organe d’appel de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en refusant d’y confirmer des juges. On peut également mentionner le décret exécutif signé par M. Donald Trump qui impose sanctions financières et restrictions de visa à des responsables de la Cour pénale internationale (CPI), notamment ceux enquêtant sur des affaires liées aux actions américaines ou de ses alliés. Il en va de même pour des individus qui se sont opposés aux pouvoirs exorbitants des GAFAM, ou en dénonçant leurs abus. La méthode Trump, qui privilégie les pressions voire les menaces plutôt que la négociation, conduit à l’affaiblissement des cadres collectifs qui servaient précisément de contrepouvoirs internationaux. Ceci est dystopique parce que les structures censées protéger les entités que sont les États des abus d’une puissance extérieure sont vidées de leur fonction.
Comme si tout cela ne suffisait pas, les Etats-Unis s’attaquent plus particulièrement à leurs anciens alliés. Rappelons ici les volontés d’annexion émises par l’administration Trump : le Canada comme 51e état, la reprise du canal de Panama aux Panaméens, ou l’annexion du Groenland, territoire associé au Danemark. Pire que cela, l’administration Trump semble bien plus à l’écoute des attentes de M. Vladimir Putin au sujet de l’Europe et de l’Ukraine, qu’à celle des alliés historiques des États-Unis, à savoir les États européens. S’il fallait en douter encore, le lecteur repensera aux droits de douanes que le président des États-Unis a imposés aux pays de l’UE, sous des prétextes aussi fantaisistes que fallacieux. Nous sommes bien en présence d’un marqueur dystopique : le glissement de la coopération vers la désignation permanente d’ennemis, y compris parmi les proches. Les anciens alliés sont donc traités de façon autoritaire et/ou mensongère, soit comme de simples clients, soit comme des profiteurs, soit comme des rivaux économiques. Dans cette « logique » trumpienne, un pays n’est plus un partenaire mais un débiteur potentiel. La protection états-unienne devient donc conditionnelle et révocable. Dystopie à nouveau, donc, car on passe d’un monde structuré par des institutions à un monde gouverné uniquement par des rapports de force personnalisés. De plus, alors que les anciennes alliances étaient fondées sur la confiance et la stabilité des engagements, M. Donald Trump fait du chaos généré par son attitude globale, entre déclarations contradictoires, menaces publiques et humiliations diplomatiques, un outil. Or, un système international sans fiabilité, dans lequel les dirigeants (en particulier européens) ne savent plus si un traité signé aujourd’hui sera respecté demain, produit un climat de méfiance caractéristiques des dystopies politiques.
Dans ce schéma global, la ligne de fracture se situe donc entre aujourd’hui entre les régimes autoritaires (ou dictatoriaux), dans lequel on peut classer les Etats Unis de M. Donald Trump, et les démocraties, aussi imparfaites soient-elles, telles que la plupart des pays européens. Traditionnellement, l’alliance occidentale reposait sur une adhésion aux principes de l’État de droit et aux droits de l’Homme. Dans le monde merveilleux de M. Donald Trump, on substitue aux rapports entre nations régis par la diplomatie internationale, une diplomatie de l’affinité personnelle, du copinage, marquée par un éloge plus ou moins fort des dirigeants autoritaires. Les gouvernements européens ne sont plus jugés sur leurs institutions, mais sur leur degré d’alignement politique ou rhétorique. Ce remplacement du droit et des normes par le plus pur arbitraire relationnel est également un des marqueurs de dystopie.
Dans ce contexte malsain, les Etats-Unis en se retirant d’accords, se retirent de processus. Ils quittent les tables où se décident les normes, pour écrire les leurs qu’ils imposeront (ou tenteront d’imposer) ensuite aux autres. Dans « l’Amérique trumpienne », ce repli n’est pas seulement stratégique ; il est idéologique. Il repose sur l’idée que toute interdépendance est une perte de souveraineté et que toute règle commune est une contrainte injuste. Dans un monde pourtant traversé par des crises globales — climatiques, sanitaires, technologiques — cette posture produit une marginalisation progressive, devenue très perceptible au cours des 2 derniers mois.
Ce que je crains, ici, et de façon globale, c’est que nous ne soyons pas en présence d’une anomalie isolée. Je crains que ce que j’ai décrit ne s’inscrive dans d’une dynamique internationale plus profonde, caractérisée par l’affaiblissement de l’état de droit, le mépris des savoirs, la diplomatie du plus fort, et une gouvernance fondée sur le mensonge et l’émotion. Ce qui se joue aussi est la mise en place d‘une véritable concurrence entre réalité et narration, générant les fameux « faits alternatifs ». Ceci interpelle le chercheur que j’ai été pendant des années, tentant pas tous ses modestes moyens de faire émerger des consensus que l’on estimait proches de « vérités ». Aujourd’hui, lorsqu’un indicateur dérange, on attaque sa méthode. Lorsqu’un rapport alerte, on attaque ses auteurs. Lorsqu’une crise survient, on attaque ceux qui la décrivent. Bienvenue donc en dystopie 2026. À mon sens, il faut y voir un avertissement politique, surtout à la veille des échéances à venir dans notre pays. Ce moment montre qu’une démocratie peut basculer vers un régime autoritaire assez vite finalement, et pas forcément par la violence mais par un désordre organisé. En lien, 2026 ne s’est pas ouverte sur un coup d’État spectaculaire, ni sur un effondrement soudain des institutions. Elle s’est installée dans la continuité. Une continuité faite de glissements, de renoncements progressifs, de contradictions assumées et surtout, me semble-t-il, d’une fatigue démocratique devenue structurelle, en France comme en Europe. La dystopie contemporaine n’a pas la brutalité des fictions classiques, elle ne nécessite pas la présence de chars dans les rues. Elle avance néanmoins par chocs successifs et par saturation, que je vois comme une prédation des esprits. La question en suspens n’est plus de savoir ce qui a été détruit, car on le perçoit, mais ce qui peut encore être reconstruit…
Crédit illustration :
Utopie ou dystopie. Image générée par IA. 2022. Auteur : Monsieur Vili - Wikimedia Commons.