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dimanche 26 juillet 2026

ACÉTAMIPRIDE, LE GRAND MÉPRIS

Image illustrative de l’article Acétamipride

La loi d'urgence agricole, un texte validé par le sénat et l'assemblée nationale, permet d'envisager des dérogations pour l'utilisation de certains pesticides de la famille des néonicotinoïdes, dont l'acétamipride. Les néonicotinoïdes (NNI) sont utilisés pour lutter contre de nombreux insectes ravageurs des cultures en perturbant leur système nerveux. Or, cette utilisation est très controversée en raison des effets possibles ou avérés sur la santé humaine et sur l’environnement. Cela n’a cependant pas eu l’air d’affecter nos représentants outre mesure…

Côté science, il est pourtant clairement établi que les néonicotinoïdes présentent certains dangers. Le lecteur qui souhaite se faire une idée générale sur le sujet pourra consulter les pages Wikipédia dédiées aux NNI (1), particulièrement bien faites. Il existe par ailleurs des centaines de publications, donc de travaux, qui permettent de dégager de façon consensuelle le risque pour les pollinisateurs, notamment les abeilles. Même à faibles doses, en ciblant les récepteurs d'un neurotransmetteur central, l'acétylcholine, ces composés perturbent l’orientation de ces insectes, ainsi que leur capacité à se nourrir, leur reproduction et leur résistance aux maladies. L’exposition répétée à cette molécule, comme à d'autres néonicotinoïdes, peut donc contribuer à l’affaiblissement des colonies et au déclin des populations d’insectes pollinisateurs.

Ces pesticides ne touchent pas uniquement les abeilles et les insectes dits nuisibles qui constituent leur cible primaire. Ils peuvent également affecter d’autres organismes, comme les papillons, certains oiseaux et les organismes vivant dans les sols et les milieux aquatiques. Comme ils persistent dans l’environnement, ils risquent de contaminer les sols, les eaux souterraines et les rivières. Ils peuvent ainsi se diffuser dans les écosystèmes et perturber la biodiversité (2). Là aussi, même si je ne cite qu'une référence récente, il existe des dizaines et des dizaines de travaux qui vont tous dans le même sens en termes de dangerosité environnementale.

Les NNI peuvent aussi avoir des conséquences sur la santé humaine. L’exposition peut se produire lors de leur utilisation agricole, par l’alimentation ou par la contamination de l’eau. Les recherches scientifiques ont notamment étudié leurs effets potentiels sur le système nerveux, le développement et le système hormonal. Même s'il reste des zones d'ombre, plusieurs travaux ont indiqué un impact sur le système reproducteur des mammifères, avec une réduction de la spermatogenèse. Des analyses épidémiologiques montrent, chez l'Homme, l'émergence de lien entre exposition de fœtus aux NNI et dysfonctionnements métaboliques, perturbation endocrinienne, et de façon assez tranchée, retards de développement neurologique. Un lien est également suggéré, mais non avéré, entre l'apparition de certaines cancer (sein et foie en particulier) et exposition aux NNI.

Le texte de la loi d'urgence agricole révèle donc, de façon criante, le peu d'attention que nos politiques portent aux données scientifiques. Ce n'est pas la première fois que des données objectives font l'objet d'un « classement vertical » par nos représentants, au sein desquels on ne trouvera que peu de scientifiques. On trouvera en revanche, beaucoup de lobbyistes à proximité de ces représentants, et je ne crains que l'explication de nombre de nos problèmes se situe précisément là. Je rappelle ainsi le discours de certains députés, sénateurs ou ministres, comme M. Laurent Duplomb ou Mme. Aurore Bergé, indiquant sur le modèle du « TINA » cher à Mme. Margaret Thatcher « qu'il n'y avait pas d'alternative à l'usage des NNI ». C'est évidemment faux : on peut remplacer les NNI par autres produits, ou d'autres actions correctives. Je cite ici M. Hervé Jactel, ingénieur agronome, expert auprès de l’Anses, qui indiquait dès 2018 que sur plus de 152 usages agricoles des NNI en France, il existait dans 96 % des cas une solution alternative crédible. Le problème est que ces usages nécessitent des modifications de la conduite des cultures, des itinéraires techniques, plus d'investissement temps, et une plus grande complexité des moyens de lutte, ce qui est orthogonal au modèle agricole dominant, celui d'une agriculture à hauts rendements et hauts intrants, défendu par les syndicats agricoles majoritaires ou les plus virulents, très écoutés à l'assemblée et au sénat...

De même, et là possiblement davantage au niveau européen que français, des lobbyistes de tous bords remettent assez systématiquement en cause les études scientifiques. Ces lobbyistes représentent les industriels de l'agrochimie, et promeuvent une vision de l'agriculture conforme finalement à celle portée par les syndicats agricoles français majoritaires. Ainsi, après les premières alertes scientifiques et les évaluations de l’EFSA, l’industrie a soutenu auprès des instances européennes que certaines études de laboratoire ne reflétaient pas suffisamment les conditions réelles des champs et que les effets observés sur les abeilles restaient non démontrés. Un autre sujet de préoccupation concerne la transparence des données utilisées pour évaluer les pesticides. En 2023, des chercheurs ont rapporté que Bayer et Syngenta n’avaient pas transmis à certaines autorités européennes plusieurs études de toxicité neurologique qui avaient été communiquées aux autorités américaines.

Au-delà de ces éléments, et tout aussi perturbant que ce que je décris ci-dessus, il me semble que La loi d'urgence agricole est également un pied de nez majeur fait, in fine, à nos concitoyens par nos politiques. Ce grand mépris doit être confronté au fait que la ré-autorisation de l'acétamipride avait induit une pétition citoyenne s'y opposant, sur le site de l'Assemblée Nationale. En février dernier, celle-ci avait recueilli presque 500 000 signatures après qu'une première pétition, lancée en 2025 en ait recueilli plus de 2 millions. De tout cela, nos élites politiques dominantes se moquent...


Références :

1. Néonicotinoïde. Wikipédia.
Consultable en ligne :
https://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9onicotino%C3%AFde

2. D. Pietrzak et coll. 2020. Fate of selected neonicotinoid insecticides in soil-water systems: Current state of the art and knowledge gaps. Chemosphere Sep:255:126981.

 

Crédit illustration :

Acétamipride, formule chimique.

 


vendredi 27 février 2026

TECHNO-FASCISME ET
« GÉNÉTIQUE DU QI »




Je publie ici un résumé d'un billet transmis par mes collègues du collectif Rogue ESR qui examinent les dérives potentielles du « tout QI », et ses implications politiques et sociétales. Le texte que j'ai condensé critique l’usage politique et idéologique de la génétique du comportement, en particulier l’idée selon laquelle l’intelligence — mesurée par le quotient intellectuel (QI) — serait largement déterminée par les gènes et pourrait être optimisée par des technologies de sélection embryonnaire. Les auteurs soutiennent que cette vision est scientifiquement fragile, mais qu’elle sert aujourd’hui de support à une idéologie eugéniste renouvelée. Celle-ci est liée à certaines élites technologiques et à des courants politiques autoritaires, souvent très proches de l'extrême droite.

« Have your best baby » et « IQ is 50% genetic » ne sont pas des slogans de science-fiction : ce sont les arguments publicitaires de Nucleus Genomics, une startup de sélection embryonnaire américaine... Sur son site, on peut d'ailleurs lire ce qui suit : « Choisissez en toute connaissance de cause », « triez, comparez et choisissez vos embryons en fonction de ce qui compte le plus pour vous », ou « Nucleus propose plus de 900 analyses génétiques portant sur les cancers, les maladies chroniques, l’apparence, les capacités cognitives et la santé mentale »...

A partir d'ici, le texte est largement issu du site Rogue ESR mentionné plus haut. Mes annotations, compléments et reformulations apparaissant entre crochets.

L’idée que nos gènes seraient le « plan directeur » de notre intelligence, et qu’il serait possible d’améliorer ses enfants par la technologie, se répand dans la sphère publique sous diverses formes : retour du darwinisme social aux États-Unis [et dans plusieurs pays européens], projet de loi français sur la bioéthique et, à un autre niveau, proposition de référentiel de compétences des enseignants. Si nous consacrons ce billet analytique à ce sujet, c’est que l’émergence de cet eugénisme libertarien est un élément constitutif de l’alliance entre technophilie libérale et extrême-droite ethno-nationaliste [1].

Une extrême-droite hybride se constitue en effet à l’échelle globale sur le modèle de l’alliance trumpiste : milieux d’affaires libertariens de la Silicon Valley et paléo-conservateurs. Cette coalition unit l’électorat MAGA (fondamentaliste, suprémaciste, nativiste, climato-négationniste...) à des figures comme Musk et Thiel, associées au transhumanisme et au [contrôle technologique autoritaire]. L’obsession partagée pour le quotient intellectuel (QI) et la génétique du QI constitue l’un des ciments de cette alliance [2]. [Ainsi,] « low-IQ individual » est l’insulte favorite de Trump, avec une dimension suprémaciste quasi-systématique, lancée [par exemple contre le maire de New-York], contre Kamala Harris, les Somalis ou les athlètes afro-américains. Au contraire, Trump aime à faire l’éloge de ses alliés de la Tech en soulignant leur « high-IQ ». [Sans surprise, d'ailleurs], le fétichisme du QI s’est installé de longue date comme sous-culture à Stanford et dans la Silicon Valley [...]. Pour ne donner que deux exemples, William Shockley, pionnier de la Silicon Valley et inventeur du transistor, défendait au début des années 1980 l’idée de verser 1 000 dollars à celles et ceux dont le QI serait inférieur à 100, en échange de leur stérilisation. Jeffrey Epstein, mécène du Media Lab du MIT et promoteur de stars du monde techno-scientifique, avait le projet d’« ensemencer la race humaine avec son ADN » en fécondant vingt femmes dans sa ferme du Nouveau-Mexique.

Face à l’absorption de larges pans de l’ancien « cercle de la Raison » au sein d’une extrême-droite hybride [3], l’obsession de la génétique du QI mérite toute notre attention : elle fonctionne comme un signal de radicalisation, caractéristique du basculement [de certaines élites, y compris] de libéraux progressistes qui se revendiquent du scepticisme, voire du rationalisme, vers [les pires dérives que le totalitarisme ait porté par le passé].

[Il convient ici de définir quelques termes des sciences biologiques et des sciences sociales]. L’héritage, c’est ce que les générations se transmettent : la langue, les habitudes, le patrimoine, le réseau social, les livres sur les étagères. L’hérédité désigne la transmission biologique. « Avoir deux yeux » est une caractéristique héréditaire. L’héréditarisme est la théorie selon laquelle les caractéristiques physiques et sociales des individus, dans les sociétés humaines, sont principalement déterminées par leurs gènes. L’héritabilité, c’est autre chose : c'est une mesure statistique définie à l’échelle d’une population. L’héritabilité quantifie [au sein d'un population] le degré d’association entre les variations génétiques et les variations d'un [trait ou caractère donné]. L’héritabilité ne mesure ni la part causale des gènes par rapport à celle de l’environnement, ni une [éventuelle] contribution génétique, mais seulement une corrélation statistique dépendante d’un contexte donné que l’on appelle l’environnement. Il peut s’agir de l’environnement physique mais aussi, chez l’humain, de l’environnement social : la culture, les institutions, l’état de la société, les politiques publiques au moment où l’héritabilité est mesurée.

[Il ressort de ce qui précède que chez l'humain], les variations génétiques ne sont pas indépendantes des variations environnementales : elles sont biaisées par la structure sociale et la transmission parentale non génétique (typiquement, les parents transmettent leur langue). La stratification sociale organise [aussi] l’accès différentiel aux ressources (éducation, santé, nutrition, sécurité, capital culturel) selon la position sociale. Pour l’illustrer simplement, l’héritabilité mesurée pour la réussite scolaire dans un contexte donné, changera dès lors que l’on changera le système scolaire. Utiliser l’héritabilité pour guider une politique scolaire est donc un non-sens scientifique. Ce serait comme utiliser une balance dont l’étalonnage changerait à chaque fois qu’on modifie ce qu’elle pèse : la mesure ne peut pas guider l’action qui la rend caduque.

[Pour revenir à des éléments encore plus concrets], les traits humains comme l’intelligence ou la réussite éducative ne sont pas des entités bien délimitées comme « avoir deux yeux ». [La situation est donc complexe] pour l’intelligence, puisqu’il est douteux que le quotient intellectuel (QI) utilisé pour estimer l’héritabilité, mesure véritablement cette chose qu’on appelle intelligence, dont la définition ne fait consensus, ni en psychologie, ni en neurosciences. Le score du test de QI était au départ une mesure destinée à détecter des élèves en difficulté scolaire. Ce score dépend d’un grand nombre de facteurs, dont certains sont [directement] liés à des propriétés cognitives (comme la fluence verbale ou les représentations dans l’espace), et d’autres indirectement (comme la motivation à faire le test ou l’absence à l’école à cause d’une maladie).

[Alors, pourquoi voit-on au sein de l'extrême droite américaine ressurgir ces notions dévoyées d'héritabilité du QI ? Il semblerait que] l’effet recherché par les héréditariens avec ce type de bouillie pseudo-scientifique soit invariablement la suppression de politiques de solidarité avec les plus pauvres. [Pour certains], la génétique servait à nier qu’une différence entre groupes puisse être d’origine sociale afin de supprimer les programmes sociaux à destination des populations racisées. Les conservateurs s’en servent aujourd’hui pour promouvoir la déséducation et l’édu-scepticisme [4] sur le thème : « l’école ne fait pas de différence car la réussite scolaire est avant tout génétique. À quoi bon financer autre chose que des garderies ? ». [Certaines variantes ciblent] les individus plutôt que les groupes et prétendent les aider, mais l’argumentaire pseudo-scientifique - l’origine des inégalités est en grande partie naturelle - comme les conclusions - l’austérité pour les politiques publiques - sont identiques.

En définitive, l’alliance de blocs politiques en apparence opposés sur des questions techno-scientifiques comme la vaccination ou l’évolution n’a rien de surprenante. [Cette situation] qui voit des créationnistes (évangéliques, Tea Party, etc.) main dans la main avec des [pontes de la hi-tech dont certains sont des] partisans radicaux du darwinisme social, s’appuie en effet sur l’idée partagée de « hiérarchies naturelles ». En mobilisant la génétique du QI, adossée aux avancées de la génomique moderne, [ce que l'on pourrait appeler d'un terme un peu ronflant le techno-fascisme libertarien, personnalisé par M. Elon Musk, remet au goût du jour le] vieux racisme pseudo-scientifique. [Celui-ci est à même de] séduire les libéraux les plus dépourvus de colonne vertébrale intellectuelle et morale, qui ont troqué le progressisme contre le souverainisme technologique.

[Plus inquiétant, un tel laisser-faire au sein « d'élites » se réclamant pourtant] « de la science et de la raison » jusqu’à ce qu’elles soient elles-mêmes victimes des menées trumpistes, doit nous interroger sur la séduction qu’opère l’idée de hiérarchies sociales « naturellement » fondées sur l’intelligence chez les tenants de la méritocratie. [Derrière ce discours], se loge l’attraction durable qu’a exercé le fantasme eugéniste au cours de l’histoire, où il a traversé tout le spectre politique, de l’extrême-droite [à une certaine gauche]. [La chimère que constitue une] organisation politique et sociale visant à « optimiser » l’usage des individus pour faire fructifier l’économie alimente ainsi la glissade vers le darwinisme social 2.0 et la promotion de hiérarchies sociales « biologiquement » fondées sur la race et/ou l’intelligence. [Or, on sait ici où cela peut mener] ! 


Notes de l'auteur du blog :

1. Par ethno-nationaliste, entendre un nationalisme dans lequel la nation et la nationalité sont définies en termes d'ethnicité. Voir aussi la page Wikipédia dédiée :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Nationalisme_ethnique

2. On pourra se référer à un de mes précédents billets de blog, intitulé « Qui se cache derrière l'inquiétant président américain » ?
https://dessaux.blogspot.com/2025/04/qui-se-cache-derriere-linquietant.html

3. L'extrême droite américaine peut être définie comme hybride, car elle agrège, comme je l'expliquais dans l'article de blog en référence 2 ci-dessus, des membres de la hi-tech, des capitalistes bon teint appartenant pourtant au cercle de la raison, des libertariens, et des chrétiens extrémistes, et des paléo-onservateurs. On désigne sous ce dernier vocable des partisans d'une ligne axée autour du protectionnisme, de l'anti-communisme, de l'isolationnisme, ayant comme caractéristique commune une haine de « l'État-providence ».

4. On peut définir l'édu-scepticisme comme une attitude critique envers certaines idées dominantes en matière d’éducation, de pédagogie ou de réformes scolaires. il s'agit d'une remise en question des modes pédagogiques à la mode, des innovations éducatives ou des discours institutionnels, en demandant des preuves de leur efficacité réelle.

 

Crédit illustration : 

Rogue ESR.
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/02/EugenismeLibertarien.pdf

Comme indiqué en introduction, « have your best baby » et « IQ is 50% genetic » ne sont pas des slogans de science-fiction : ce sont les arguments publicitaires de Nucleus Genomics, une startup de sélection embryonnaire américaine...









mercredi 28 janvier 2026

BIENVENUE EN DYSTOPIE 2026

 
 

Comme les lecteurs du blog l’ont remarqué, et me l’ont signalé, celui-ci est resté silencieux depuis trois mois environ. Rien de grave, juste une activité personnelle très réorientée vers de l’associatif, avec une participation assez chronophage à la réserve préfectorale de défense et de protection civile…

L’actualité 2025 a été pourtant chargée, avec, en particulier, une présence massive d’évènements violents, que ce soit en Ukraine ou aux États-Unis. La guerre dans l’Est de l’Europe constitue la continuité d’une situation connue : suite à la révolution du Maïdan, le rapprochement entre l’Ukraine et l’Union Européenne, souhaité par les Ukrainiens, a fortement déplu à un pouvoir moscovite quasi-totalitaire, qui considère l’Ukraine comme une terre par essence russe. La situation mérite sans doute une analyse plus poussée, mais elle n’est pas le sujet de cet article de rentrée. En effet, à mon sens, 2025 a été caractérisée par des bouleversements majeurs dont l’origine se trouve essentiellement aux États-Unis. Je veux bien sur parler de l’élection de M. Donald Trump à la présidence de ce pays, de la montée en puissance de son administration, et des conséquences des politiques qu’elle met en place, conséquences qui s’exercent au niveau états-unien, mais aussi et surtout au niveau international. Et tout cela ressemble à une dystopie, c'est à dire à une fiction dépeignant une société organisée de telle façon qu'il soit impossible de lui échapper et dont les dirigeants peuvent exercer une autorité totale et sans contrainte de séparation des pouvoirs, sur des citoyens. Sauf que rien de ce qui suit n'est imaginaire ! 

Les évènements en cause sont tellement nombreux qu’il est difficile de savoir par où commencer. On retrouve d’ailleurs là une caractéristique de la politique de l’administration Trump, le « flood the zone », soit « inonder la zone » dans la langue de Molière, stratégie théorisée par le politicien d’extrême droite, très écouté à la Maison Blanche, M. Stephen Banon. Il s’agit de multiplier les annonces susceptibles d’être reprises par les médias, qu’elles soient excessives, vraies ou fausses n’ayant que peu d’importance. Le but est en effet de garder la maitrise de l’agenda de communication, et de distraire ces médias, mais aussi l’opposition politique et l’opinion publique de sujets importants possiblement défavorables au pouvoir en place. On est là dans une confusion entretenue entre communication et gouvernance. Ainsi, les annonces se succèdent à un rythme qui empêche toute hiérarchisation. Une déclaration en contredit une autre, parfois à quelques heures d’intervalle, sans que cela ne soit perçu comme un problème. L’incohérence n’est plus un dysfonctionnement mais elle devient une méthode. Dans l’univers dystopique de Trump, la politique ne résulte pas de décisions rationnelles. Elle est une scène où l’essentiel est d’occuper l’attention.

Cela ne suffirait cependant pas à assurer un pouvoir fort. Il faut également éliminer les contrepouvoirs. On peut tout d’abord penser aux contrepouvoirs politiques internes. Trump contourne ainsi systématiquement le Congrès, par son utilisation intensive des « executive orders ». Pourtant, dans le système américain, ces décrets ne doivent pas remplacer des lois votées par le Congrès. Leur usage permanent étend cependant le pouvoir présidentiel au-delà des limites prévues par la Constitution. On attend d’ailleurs l’avis de la Cour Suprême sur certains de ces décrets qui pourraient se voir annulés. Autres éléments attestant de la volonté hégémonique du président américain : M. Donald Trump a licencié un grand nombre d’inspecteurs généraux, chargés de surveiller et d’enquêter sur la gestion des agences, sans respecter les obligations légales de notification au Congrès. De plus, des tests de loyauté pour l’emploi dans l’administration ont été mis en place, notamment dans les services de renseignement ou les forces de l’ordre, avec pour effet de favoriser la fidélité politique plutôt que le mérite professionnel, un moyen de réduire la culture d’indépendance dans l’administration fédérale. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder qui a été nommé à la tête du FBI, de la CIA, ou des différents ministères. La plupart de ces personnes n’ont absolument pas les compétences nécessaires à leurs fonctions, mais ce sont tous des soutiens fidèles et inconditionnels de M. Donald Trump. Ces responsables agissent en disqualifiant les médias d’investigation, qualifiés d’ennemis. Au sein de leurs agences, les mécanismes de contrôle sont présentés comme des entraves illégitimes à la volonté populaire. On licencie les fonctionnaires intègres pour les remplacer par des agents moins qualifiés, mais loyaux au pouvoir en place, avec les conséquences que l’on a vues, par exemple au sein de la gestion du trafic aérien, ou, plus récemment au sein de la police de l’immigration (ICE). Celle-ci recrute des gens peu qualifiés, dont une trentaine sont des repris de justice (pour des infractions graves), les forme à la va-vite (22 semaines), ce qui a conduit en 6 mois à une vingtaine d’accidents armés, dont deux mortels, et à des interventions assez souvent illégales. Cette façon de procéder, assez généralisée, ne supprime pas immédiatement l’État de droit, mais elle l’érode. Elle installe l’idée que la légalité devient une opinion parmi d’autres, et que la loyauté personnelle vaut plus que la compétence ou l’indépendance.

Toujours à l’intérieur des Etats Unis, une des caractéristiques de la politique menée par M. Donald Trump a été le démantèlement voulu des capacités publiques. Porté par un Elon Musk « sous kétamine » pour reprendre les propos de M. Claude Malhuret, le DOGE (Department of Government Efficiency ou ministère de l’efficacité gouvernementale) s’est empressé de s’attaquer aux services publics. L’administration a ainsi proposé une réduction totale de 163 milliards de dollars du budget fédéral pour 2026 dans les dépenses non liées à la défense. Ces coupes visent surtout la santé, l’éducation, la recherche scientifique et l’environnement. Citons à titre d’exemple, le budget proposé pour les National Institutes of Health (NIH), financeurs de la recherche médicale, en baisse d’environ 40 % comparé à l’année 2025, soit près de 18 milliards de dollars de coupes, ou le budget de la National Science Foundation (NSF), qui finance une large partie des sciences universitaires et fondamentales, en baisse de plus de 55 %. La science est particulièrement visée, car elle constitue un des contrepouvoirs dont M. Donal Trump et ses sbires ont peur. Leur rapport à la science constitue d’ailleurs un marqueur central de la dérive en cours de « l’Empire américain ». Les agences sont soupçonnées, les chercheurs discrédités, les données relativisées dès lors qu’elles contredisent le récit politique. La vérité devient alors une variable d’ajustement. Ainsi, l’Environmental Protection Agency (EPA), un des principaux garants de la qualité de l’eau, de l’air et de la sécurité environnementale, a fait face à une réduction de budget d’environ 54 %, ce qui a induit la suppression de programme de recherches, mais aussi des baisses sensibles des subventions d’État pour des infrastructures d’eau potable et d’assainissement, jusqu’à 87 % dans certains fonds alloués aux agences de bassin. Citons aussi le budget de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), réduit de près de 25 à 28 %, menaçant ainsi la capacité nationale à gérer la météo, le climat et les océans. Au total, plus de 200 programmes fédéraux ont été arrêtés ou supprimés en 2025, notamment dans la recherche médicale, environnementale, la justice environnementale et le financement de projets de résilience climatique. Derrière la froide rigueur des chiffres, on constate donc que les coupes et restructurations budgétaires affectent des institutions centrales de la santé publique, de la recherche scientifique, de la protection de l’environnement. Dans tous ces domaines, l’expertise est perçue non comme un outil d’aide à la décision, mais comme une menace idéologique. Or, même lorsque le Congrès atténue certaines mesures, ou que des victoires judiciaires restituent une partie des budgets, l’effet cumulé reste une érosion significative de services publics essentiels. On induit ici un paradoxe, qui voit un pouvoir fort dans le discours, mais devenant faible dans l’expertise. Ceci produit un système vulnérable, dépendant de « consultants » idéologiques et d’improvisations stratégiques. La dystopie ici n’est pas seulement autoritaire ; elle est incompétente !

Il faut également éliminer les contrepouvoirs à l’extérieur des Etats-Unis. Plusieurs éléments caractérisent la politique états-unienne du jour. Ainsi, depuis le début de sa deuxième présidence (à partir de janvier 2025), les États-Unis ont proposé, ou se sont retirés de 66 organisations internationales, y compris des structures liées aux Nations Unies qu’ils jugeaient contraires à leurs intérêts. Les États-Unis se sont aussi retirés ou désengagés de plusieurs accords multilatéraux, par exemple de l’accord de Paris (alors que 77% des citoyens américains y sont favorables), du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, et plus récemment de l’Organisation Mondiale de la Santé. Le désengagement des Etats-Unis passe aussi par la suspension ou la réduction drastique de contributions financières à des fonds et mécanismes internationaux, notamment en matière de santé ou de climat, ce qui fragilise leur capacité d’action collective. Ils ont également saboté des mécanismes de régulation internationaux comme l’organe d’appel de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en refusant d’y confirmer des juges. On peut également mentionner le décret exécutif signé par M. Donald Trump qui impose sanctions financières et restrictions de visa à des responsables de la Cour pénale internationale (CPI), notamment ceux enquêtant sur des affaires liées aux actions américaines ou de ses alliés. Il en va de même pour des individus qui se sont opposés aux pouvoirs exorbitants des GAFAM, ou en dénonçant leurs abus. La méthode Trump, qui privilégie les pressions voire les menaces plutôt que la négociation, conduit à l’affaiblissement des cadres collectifs qui servaient précisément de contrepouvoirs internationaux. Ceci est dystopique parce que les structures censées protéger les entités que sont les États des abus d’une puissance extérieure sont vidées de leur fonction.

Comme si tout cela ne suffisait pas, les Etats-Unis s’attaquent plus particulièrement à leurs anciens alliés. Rappelons ici les volontés d’annexion émises par l’administration Trump : le Canada comme 51e état, la reprise du canal de Panama aux Panaméens, ou l’annexion du Groenland, territoire associé au Danemark. Pire que cela, l’administration Trump semble bien plus à l’écoute des attentes de M. Vladimir Putin au sujet de l’Europe et de l’Ukraine, qu’à celle des alliés historiques des États-Unis, à savoir les États européens. S’il fallait en douter encore, le lecteur repensera aux droits de douanes que le président des États-Unis a imposés aux pays de l’UE, sous des prétextes aussi fantaisistes que fallacieux. Nous sommes bien en présence d’un marqueur dystopique : le glissement de la coopération vers la désignation permanente d’ennemis, y compris parmi les proches. Les anciens alliés sont donc traités de façon autoritaire et/ou mensongère, soit comme de simples clients, soit comme des profiteurs, soit comme des rivaux économiques. Dans cette « logique » trumpienne, un pays n’est plus un partenaire mais un débiteur potentiel. La protection états-unienne devient donc conditionnelle et révocable. Dystopie à nouveau, donc, car on passe d’un monde structuré par des institutions à un monde gouverné uniquement par des rapports de force personnalisés. De plus, alors que les anciennes alliances étaient fondées sur la confiance et la stabilité des engagements, M. Donald Trump fait du chaos généré par son attitude globale, entre déclarations contradictoires, menaces publiques et humiliations diplomatiques, un outil. Or, un système international sans fiabilité, dans lequel les dirigeants (en particulier européens) ne savent plus si un traité signé aujourd’hui sera respecté demain, produit un climat de méfiance caractéristiques des dystopies politiques.

Dans ce schéma global, la ligne de fracture se situe donc entre aujourd’hui entre les régimes autoritaires (ou dictatoriaux), dans lequel on peut classer les Etats Unis de M. Donald Trump, et les démocraties, aussi imparfaites soient-elles, telles que la plupart des pays européens. Traditionnellement, l’alliance occidentale reposait sur une adhésion aux principes de l’État de droit et aux droits de l’Homme. Dans le monde merveilleux de M. Donald Trump, on substitue aux rapports entre nations régis par la diplomatie internationale, une diplomatie de l’affinité personnelle, du copinage, marquée par un éloge plus ou moins fort des dirigeants autoritaires. Les gouvernements européens ne sont plus jugés sur leurs institutions, mais sur leur degré d’alignement politique ou rhétorique. Ce remplacement du droit et des normes par le plus pur arbitraire relationnel est également un des marqueurs de dystopie.

Dans ce contexte malsain, les Etats-Unis en se retirant d’accords, se retirent de processus. Ils quittent les tables où se décident les normes, pour écrire les leurs qu’ils imposeront (ou tenteront d’imposer) ensuite aux autres. Dans « l’Amérique trumpienne », ce repli n’est pas seulement stratégique ; il est idéologique. Il repose sur l’idée que toute interdépendance est une perte de souveraineté et que toute règle commune est une contrainte injuste. Dans un monde pourtant traversé par des crises globales — climatiques, sanitaires, technologiques — cette posture produit une marginalisation progressive, devenue très perceptible au cours des 2 derniers mois.

Ce que je crains, ici, et de façon globale, c’est que nous ne soyons pas en présence d’une anomalie isolée. Je crains que ce que j’ai décrit ne s’inscrive dans d’une dynamique internationale plus profonde, caractérisée par l’affaiblissement de l’état de droit, le mépris des savoirs, la diplomatie du plus fort, et une gouvernance fondée sur le mensonge et l’émotion. Ce qui se joue aussi est la mise en place d‘une véritable concurrence entre réalité et narration, générant les fameux « faits alternatifs ». Ceci interpelle le chercheur que j’ai été pendant des années, tentant pas tous ses modestes moyens de faire émerger des consensus que l’on estimait proches de « vérités ». Aujourd’hui, lorsqu’un indicateur dérange, on attaque sa méthode. Lorsqu’un rapport alerte, on attaque ses auteurs. Lorsqu’une crise survient, on attaque ceux qui la décrivent. Bienvenue donc en dystopie 2026. À mon sens, il faut y voir un avertissement politique, surtout à la veille des échéances à venir dans notre pays. Ce moment montre qu’une démocratie peut basculer vers un régime autoritaire assez vite finalement, et pas forcément par la violence mais par un désordre organisé. En lien, 2026 ne s’est pas ouverte sur un coup d’État spectaculaire, ni sur un effondrement soudain des institutions. Elle s’est installée dans la continuité. Une continuité faite de glissements, de renoncements progressifs, de contradictions assumées et surtout, me semble-t-il, d’une fatigue démocratique devenue structurelle, en France comme en Europe. La dystopie contemporaine n’a pas la brutalité des fictions classiques, elle ne nécessite pas la présence de chars dans les rues. Elle avance néanmoins par chocs successifs et par saturation, que je vois comme une prédation des esprits. La question en suspens n’est plus de savoir ce qui a été détruit, car on le perçoit, mais ce qui peut encore être reconstruit… 

 

Crédit illustration :

Utopie ou dystopie. Image générée par IA. 2022. Auteur : Monsieur Vili - Wikimedia Commons.

jeudi 24 avril 2025

QUI SE CACHE DERRIÈRE L’INQUIÉTANT PRÉSIDENT AMÉRICAIN ?



Voilà quatre mois que M. Donald Trump a pris ses fonctions de président des Etats-Unis. En quatre mois, il aura déstabilisé le monde entier sur les plans sécuritaire, économique et environnemental. Il aura aussi dégradé une situation intérieure pas aussi brillante que présentée et surtout, il aura engagé son pays sur la voie de l’autoritarisme et possiblement de la dictature. C’est pour cela qu’il semble important de savoir s’il « roule seul » ou s’il ne constitue que l’avant-garde de forces bien plus importantes et dangereuses pour la sécurité mondiale.

Le bilan des quatre mois de l’administration Trump mériterait à lui seul un article pour en détailler les divers axes majeurs. En ce sens, le brillant discourt de M. Claude Malhuret (1) peut être réécouté à la fois pour sa pertinence et sa qualité de présentation, même si le constat qu’il y dressait reste encore partiel. Ce billet ne se veut ni ne peut prétendre à l’exhaustivité mais il tente de dégager quelques lignes de forces autour desquelles s’articule la politique états-unienne actuelle.

Les points marquants de ces quatre mois se regroupent autour de trois grands axes interpénétrés : l’économique, le politique, et le social, et ce au national comme à l’international. Or, de nombreux éléments factuels corroborent le fait que le projet Trump s’apparente clairement au « projet 2025 » de la Heritage Foundation (2). Ainsi, selon CNN plus de 140 personnes travaillant pour la campagne de M. Donald Trump ont contribué à la rédaction du projet 2025, dont six sont ses secrétaires de cabinet et un septième son premier adjoint au chef de cabinet (3). Par ailleurs, le vice-président lui-même, M. James D. Vance, a contribué à la rédaction du projet 2025 dont il a écrit l’avant-propos (4). Cet opus de plus de 900 pages promeut des idéaux extrêmes, alignés sur les éléments les plus radicaux de la chrétienté dont il se revendique. Il propose quatre objectifs principaux : démanteler l'administration, défendre les frontières de la nation, restaurer la famille en tant qu’élément central de la vie américaine, et garantir certains droits individuels aux citoyens, droits conçus comme étant d’essence divine…

Bien que cet élément ne soit pas présenté comme tel, le projet 2025 vise également au renforcement du pouvoir présidentiel. Ceci passe par la mise au pas « du département de la Justice (DOJ), du Federal Bureau of Investigation (FBI), du département du Commerce, de la Commission fédérale des communications et de la Federal Trade Commission (FTC) » (2). La suppression ou l’inactivation de plusieurs agences est également envisagée dans le projet 2025, dont celles œuvrant dans le domaine du changement climatique et de la santé, ainsi que la suppression du ministère de l’éducation nationale. Or les faits sont sans ambiguïté : ces agences et ce ministère sont bien dans le viseur de l’administration Trump, qui a eu parmi ses premières priorités de sortir des accords de Paris, de rouvrir des droits de forage pétrolier en Alaska, de faire disparaitre des serveurs les données de l’agence météorologique nationale, et de confirmer sa volonté de supprimer le ministère de l’éducation… En ce qui concerne la santé des Etats-Uniens, vaste sujet, le projet 2025 incite à ce que le département de la santé et des services sociaux (Department of Health and Human Services ou HHS) redevienne connu « sous le nom de Département de la Vie ». En ce sens, le projet 2025 combat le droit à l’avortement, qu’il souhaite criminaliser. Par ailleurs, rappelons que le ministre de la santé américaine n’est autre que le complotiste anti-vaccination bien connu, M. Robert F. Kennedy. Celui-ci s’est illustré en indiquant que le vaccin anti-Covid avait aggravé la pandémie dans certains pays, en établissant un lien qui n’existe pas entre autisme et vaccination, ou en affirmant que son ennemi juré le Dr. Anthony Fauci, immunologiste, et conseiller en chef de huit présidents américains, aurait formé une alliance de type Etat-profond dans le domaine de la santé avec M. Bill Gates et des chefs d’Etats étrangers...

Il n’est donc pas étonnant que derrière M. Donald Trump, se trouve un aréopage de personnalités issues de différents milieux, mais possédant des intérêts convergents. On peut globalement identifier trois secteurs d’influence, là aussi interpénétrés : des paléo-conservateurs chrétiens d’extrême droite, des capitalistes bon teint, et des libertariens dont le plus célèbre est dans doute M. Elon Musk.

Au titre des capitalistes bon teint soutiens de la politique de M. Donald Trump, nous retrouvons un ensemble de personnalités des milieux d’affaires, avec des individus issus des entreprises des énergies carbonées, mais également des personnalités issues du secteur dit de la « tech », Gafa en tête. On peut citer en sus du précédent nommé, M. Jeff Bezos, patron d’Amazon, M. Mark Zuckerberg, patron de Meta, ou Ms. Sundar Pichai et Sergei Brin, de Google. On trouve aussi des banquiers d’affaire tels M. Howard Lutnick, ancien patron de la banque d’investissement Cantor Fitzgerald et toute une série de responsables qui ont rapidement retirés leurs établissements de l'alliance bancaire pour le climat. Ceci est le cas des responsables de Morgan Stanley, Citigroup, Bank of America, Wells Fargo et Goldman Sachs… En termes d’objectifs, on peut y voir des entreprises qui cherchent à maximiser leur taux de profit, en soutenant des politiques de dérégulation massive, et/ou antisociale à base de « cost-killing ».

Les libertariens sont sans doute les plus complexes à cerner. Ils semblent cependant relever pour un grand nombre d’entre eux, d’un mouvement assez peu connu en France, appelé le « dark enlightenment ». Cette tendance néo réactionnaire, apparentée à la fachospère (on rappellera ici les saluts nazis produits par Ms. Stephen Bannon et Elon Musk), se veut anti-démocratique, anti-égalitariste et s’inscrivant fondamentalement « en réaction aux valeurs des Lumières » (5). Ainsi, ce mouvement vise à « favoriser un retour aux constructions sociétales traditionnelles et aux formes de gouvernement telles que le monarchisme absolu » (5). Proche et influencé par le libertarisme, « le mouvement plaide pour des cités-États capitalistes autoritaires qui se disputent les citoyens. Il rejette également les visions progressistes comme des menaces pour la civilisation occidentale » (5). Ce mouvement promeut également une certaine forme de racisme qu’il appuie sur des pseudos théories scientifiques. Pour ces néoréactionnaires, le statut socio-économique est « un indicateur puissant du QI ». Également, la méritocratie, thème repris in extenso par l’administration Trump, doit être mise en avant. Pour eux, il existe des arguments en faveur de l'infériorité raciale des Noirs, infériorité supprimée par la civilisation occidentale. La conquête spatiale, thème cette fois cher à M. Elon Musk, est un élément important de la sphère néo-réactionnaire, car elle est perçue « comme un filtre génétique hautement sélectif » qui « favorisera principalement les Blancs et les Asiatiques » (5).

Les paléo-conservateurs chrétiens d’extrême droite que l’on retrouve dans le projet 2025, ont les traits du vice-président, M. J.D. Vance, mais aussi de la porte-parole du gouvernement Trump, Mme Karoline Leavitt, elle-même à l’origine du chapitre « gouvernance conservatrice » du « programme de formation » du projet 2025. C’est aussi le cas de Ms. Peter Navarro, Brendan T. Carr, Michael Anton, Paul S. Atkins ou Steven G. Bradbury tous contributeurs du projet et membres de l’administration Trump. Comme l’écrivaient des membres du collectif Rogue ESR : « hostiles au programmes sociaux, [ces individus] souhaitent annihiler les droits civiques et entraver l’État pour le rendre incapable de justice sociale. Les MAGA militent contre l’impôt et dénoncent l’emprise des parasites d’en-bas sur l’État, attaquent les droits des femmes et s’en prennent aux migrants, aux minorités sexuelles et à leurs défenseurs, y compris universitaires. C’est à cette composante que l’on doit la stratégie [de l‘inondation permanente] consistant à sidérer par le déploiement permanent de la souveraineté grotesque » (6), entendre par là par le déploiement permanent de propos décalés, absurdes, voire injurieux, établis en mode de gouvernance.

Rien d’étonnant que ces trois cercles, paléo-conservateurs chrétiens d’extrême droite, capitalistes bon teint, et libertariens s’entendent finalement plutôt bien pour mettre à bas les institutions démocratiques et la société civile américaine, ainsi que « les droits civiques, les organismes de régulation climatique, environnementale, sanitaire et agro-industrielle, et les institutions scientifiques accusées de produire le fondement scientifique des régulations, de soutenir les droits des minorités sexuelles et ethniques, de documenter les inégalités et les injustices économiques et sociales » (6).

Le schéma est complet si on ajoute à cela que ces trois cercles du pouvoir « gèrent harmonieusement leurs différences en matière géopolitique puisqu’il s’agit de vassaliser des pays étrangers à des fins de prédation de matières premières et de captation de valeur par inféodation, [mais aussi] de soutenir les alliances entre extrême-droite et conservateurs partout en occident pour éradiquer le progressisme et les aspirations démocratiques ». Deux certitudes : Trump n’est pas seul dans ses délires, et dans « ce moment de bascule générale, nous avons très peu de temps pour tenter de juguler le désastre » (6).


Références :

1. Claude Malhuret. Discours prononcé à la tribune du Sénat. Mars 2025.
Consultable en ligne :
https://clio-texte.clionautes.org/discours-claude-malhuret-trump-ukraine.html

2. Collectif. Projet 2025. Wikipédia.
Consultable en ligne :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_2025

3. Steve Contorno. Trump claims not to know who is behind Project 2025. A CNN review found at least 140 people who worked for him are involved. CNN, juillet 2024.

4. Martin Pengelly. JD Vance writes foreword for Project 2025 leader's upcoming book ». The Guardian, juillet 2024.

5. Collectif. Dark Enlightenment. Wikipedia.
Consultable en ligne :
https://en.wikipedia.org/wiki/Dark_Enlightenment

6. Rogue ESR. La triple alliance étatsunienne. Mars 2025.
Consultable en ligne :
https://rogueesr.fr/category/billets/


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dimanche 9 février 2025

LES UNIVERSITÉS ET INSTITUTS DE RECHERCHE SUR LA PAILLE !

On le sait, notre pays fait face depuis des années à un problème de finances publiques, les dépenses excédant les recettes. Ceci conduit à financer le déficit par l’emprunt, creusant ainsi la dette et obérant l’action publique sur le long terme… On en voit les conséquences depuis des années, tant la dégradation des services publics est prégnante, de la justice à l’hôpital, des forces de sécurité à l’école… Aujourd’hui, ce billet jette un regard sur la situation de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR), dans une situation plus que critique…

Avant d’aborder le cœur du sujet, il convient que je précise ma pensée. Pour avoir travaillé avec différents services de l’État, j’ai constaté que d’une façon globale notre secteur public souffre d’un excès d’administratifs et d’un manque d’opérationnels. Il y a donc ici des efforts à faire pour rétablir une plus juste répartition des effectifs. Cependant, le problème majeur ne se situe pas là, mais plutôt au niveau de la façon dont les budgets ont été conçus depuis longtemps. Premier point, par volonté et dogmatisme politiques, les recettes de l’État ont été sensiblement rabotées depuis des années. Ainsi, rien qu'en 5 ans, de 2017 à 2022, la politique menée par M. Emmanuel Macron a conduit à une réduction de 80 milliards des recettes publiques. La Cour des Comptes s’en est émue dans un rapport où elle indiquait qu’il était « nécessaire de préserver les recettes des administrations publiques » (1). Ces pertes de recettes sont liées à la suppression ou à la baisse d’impôts tels la taxe d’habitation, l’impôt sur les sociétés ou des impôts de production. On peut y ajouter l’existence de niches fiscales peu efficaces, voire contre-productives tels le crédit d’impôt recherche (autour de 7 à 8 milliards aujourd’hui) et les aides bénéficiant directement aux industries des hydrocarbures, très polluantes. Terminons par les exonérations de cotisations qui « plombent les recettes de la Sécu, comme les primes exceptionnelles défiscalisées ou encore la suppression du forfait social. Résultat, pour 2022, les pertes brutes de recettes liées à ces allègements dépasseraient 83 milliards d’euros, selon les estimations du gouvernement, un montant que la Cour considère comme « sous-évalué » » (2).

Deuxième point : s’ajoutent à ce qui précède l’évasion et la fraude fiscales, pour un montant estimé de 80 à 100 milliards (3), un sujet que nos élites politiques ne semblent pas très pressées de prendre à bras le corps. Ainsi, le nombre d’agents de l’État en charge des finances publiques et des contrôles ne cesse de diminuer depuis 20 ans (3 000 postes perdus), comme diminuent les contrôles sur site des entreprises et des particuliers, malgré les annonces en trompe l’œil du gouvernement (4). On est passé par exemple de 38 359 vérifications générales de comptabilité des entreprises en 2008 à 21 324 en 2022 (alors que leur nombre a cru), et de 4 166 examens de situation fiscale personnelle de particuliers en 2008 à 2 293 en 2024 (4). Sans commentaires !

Tout ce qui précède fait donc que nombre de services publics n’ont plus les moyens de fonctionner correctement. Et comme dans toutes situations budgétaires dégradées, deux domaines sont les premiers à faire les frais de nouvelles restrictions : la culture et la recherche… J’en veux pour preuve les propos récent de M. Antoine Petit, actuel président du CNRS, nommé par M. Emmanuel Macron. M. Petit a indiqué au personnel de son centre de recherches (24 000 personnes) qu’il ne financerait plus de façon conséquente que 25% des laboratoires de recherches (soit 1 sur 4), qu’il appelle à la façon « start-up nation » de son mentor, du terme ronflant de « keylabs ». Faut-il voir là la traduction d’une certaine forme du « darwinisme social » dont il avait fait preuve en énonçant qu’il fallait « une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale » ? Possible. La réalité est pourtant moins clinquante. Les premiers essais de keylabs n’ont, en effet, pas été du tout concluants. « Il serait dommage de ne pas rappeler le glorieux bilan d’un des plus anciens et des plus connus : celui opéré par le Professeur Raoult qui, à la tête de l’université Aix-Marseille-II, en préleva les « meilleurs » chercheurs pour constituer ce qu’on n’appelait pas encore un KeyLab : l’IHU Méditerranée Infection. Le rayonnement de ce KeyLab fut tel qu’il fut salué par M. Elon Musk, le 16 mars 2020, par un tweet qui déclencha l’exaltation de la classe politique mondiale : « Maybe worth considering chloroquine for COVID-19 ». […] Le 9 avril 2020, sur les conseils insistants de M. Bernard Arnault, M. Macron rendait visite à la star mondiale autour de laquelle s’organisait ce KeyLab pionnier. Des mois plus tard, en septembre 2021, il rendrait publique son évaluation mûrement réfléchie : « Il faut rendre justice à Didier Raoult qui est un grand scientifique ». La même année, René Ricol (commissaire général à l’investissement) confirma le verdict : « Quoi qu’on en dise, l’IHU de Didier Raoult à Marseille est un succès » » (5). La suite de l’histoire on la connait : des rétraction d’articles, des poursuites pour des expériences menées sur des humains sans autorisation… Au vu de tout cela, il faudrait donc être très borné pour contester le bien-fondé de ces keylabs ! Nous sommes bien sûr dans ce propos sur du second degré !

Derrière les mouvements de mentons virils des promoteurs de ces keylabs, se cache une vérité plus dérangeante ; celle de la chute des budgets dévolus à l’ESR. Selon mes collègues du collectif Rogue ESR, si le budget brut alloué à l’ESR est en augmentation régulière depuis 15 à 20 ans, il n’en va pas du tout de même si on le calcule à euros constants, c’est-à-dire en tenant compte de l’inflation. Dans ces conditions, il baisse depuis la loi de programmation de 2021 de 1,6% par an, nous ramenant ce jour aux valeurs de 2011, presque 15 ans en arrière. Et pire, si l’on s’intéresse au budget par étudiant, celui-ci baisse depuis 2012 en moyenne de 1,25% par an, nous ramenant aux valeurs d’avant 2005. Le graphe ci-dessous (tiré de 5) est en l’espèce très parlant. 

 


Légende : budget total de l’Université et de la recherche décomposé en trois parties : la charge de service public pour l’Université, la charge de service public pour la recherche et la part de budget transférée au privé ou à des institutions publiques.
(A) Représentation sans compensation de l’inflation. (B) Représentation en euros de 2024, avec compensation de l’inflation (INSEE). (C) Budget de l’Université (programme 150) rapporté au nombre d’étudiants à l’Université, avec compensation de l’inflation (projections de la Banque de France) (5).


 

La conséquence de tout cela se traduit dans la production scientifique : « Depuis l’adoption de la loi de programmation de la recherche, les budgets pour l’Université et pour la recherche publique chutent rapidement, du fait de l’inflation. […] Le projet annuel de performances accélère son ambition de déclin rapide de la production scientifique française. La cible de production scientifique était de 1,3% de la production mondiale en 2023, de 1,2% en 2024. Elle est désormais de 0,9%. La cible de production scientifique était de 6,6% de la production européenne en 2023, de 6,2% en 2024. Elle est désormais de 5,2%. L’indicateur comparant la production scientifique française à celle de l’Allemagne et du Royaume-Uni a été supprimé. La haute fonction publique est donc consciente de ce que les réformes structurelles menées conduisent à un décrochage scientifique beaucoup plus rapide que la simple baisse des budgets — l’utilisation d’indicateurs quantitatifs ineptes n’enlève rien à ce constat » (5).

En lien avec ce que je décrivais plus haut dans l’article, des solutions existent. Il faut pour cela avoir le courage de supprimer le crédit impôt recherche dont l’efficacité est remise en cause par la Cour des Comptes, et qui représente à lui seul presque 2 fois et demi le budget du CNRS. Rogue ESR propose aussi de réformer d’urgence « le financement public de l’alternance (20,4 milliards d’euros auxquels il faut ajouter 7,2 milliards d’euros d’apprentissage) » (5) pour le réallouer en partie au service public. « Les économies budgétaires réalisables sont considérables : les centre de formation en alternances, sociétés commerciales, redistribuent 32,5% des excédents sous la forme de dividendes aux actionnaires » (5)...

L’enseignement supérieur et la recherche sont sur la paille, c’est donc un fait. Nous n’en sortirons qu’en construisant un modèle alternatif à celui qui a conduit à 20 ans de décrochage scientifique, de précarisation, de paupérisation et d’insignifiance bureaucratique. Malheureusement, nous n’en prenons pas le chemin !



Références :


1. Anonyme. La situation et les perspectives des finances publiques. Rapport de la Cour des Comptes. Juillet 2022.
Consultable en ligne :
https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-situation-et-les-perspectives-des-finances-publiques-13

2 Christian Chavagneux. Baisses d’impôts : il faut arrêter le quoi qu’il en perde ! Alternatives Économiques. Juillet 2022.
Consultable en ligne :
https://www.alternatives-economiques.fr/christian-chavagneux/baisses-dimpots-faut-arreter-quoi-quil-perde/00103988

3. Tristan Gaudiaut. Fraude fiscale : La fraude fiscale surpasse la fraude sociale. Statista. Octobre 2024.
Consultable en ligne :
https://fr.statista.com/infographie/29761/comparaison-fraude-fiscale-fraude-sociale-montants-detectes-et-estimes/

4. Anonyme. Lutte contre la fraude fiscale : parlons chiffres et revenons sur terre. ATTAC-France. Mars 2024.
Consultable en ligne :
https://france.attac.org/actus-et-medias/salle-de-presse/article/lutte-contre-la-fraude-fiscale-parlons-chiffres-et-revenons-sur-terre

5. Anonyme. Analyse du projet de loi de finance 2025. Rogue ESR. Octobre 2024.
Consultable en ligne :
https://rogueesr.fr/category/billets/


Crédit illustration (haut de page) :

Tiré de :
https://dialectical-ecologist.fr/un-financement-perenne-pour-une-recherche-scientifique-independante-et-de-qualite/
D'après Rhodo.

 

 

 

 

vendredi 11 octobre 2024

INVESTIR DANS LA RECHERCHE ET L'UNIVERSITÉ

Je reproduis ici le texte d'une lettre ouverte du collectif Rogue ESR, qui vient d'être publiée dans le journal « Le Monde ». Cette lettre se transforme maintenant en pétition. Il est question du financement de la recherche, qui risque de se trouver une nouvelle fois reléguée au niveau de  variable d'ajustement, dans un contexte de budget « d'austérité ». Or nous ne sommes aujourd'hui même plus à l'os en termes financiers pour l'université et la recherche. À ce jour, on en est au niveau ostéopénie, la prochaine étape étant l'ostéoporose... Le texte ci-dessous est entièrement reproduit de la pétition, que les lecteurs pourront signer s'ils le souhaitent (lien en bas de page).

Le rapport sur la compétitivité et l'avenir de l'Europe remis par Mario Draghi à la Commission européenne le 9 septembre a eu le grand mérite de remettre en cause le dogme de l'austérité budgétaire et de souligner l’importance de la recherche, de l’innovation et de la formation pour juguler le décrochage économique, scientifique et technique de l’Europe et retrouver des perspectives florissantes. Pour autant, si ce rapport propose avec raison d’investir dans la formation, la santé, l’isolation thermique des bâtiments, les énergies décarbonées ou les grandes infrastructures de transports, il demeure attaché à une conception de la recherche et de l’Université frappée d’obsolescence, fondée sur la croyance économiciste en un marché total des chercheurs et des établissements.

Dans notre contexte de longue dépression économique, couplée aux crises climatique, démocratique, sanitaire et sociale, il importe de tirer le bilan des politiques publiques suivies en France depuis 20 ans en matière de formation et de recherche fondamentale et appliquée. Le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) est une niche fiscale qui permet aux entreprises de déduire de leur impôt sur les sociétés 30% de dépenses qu’elles font apparaître dans leur bilan comme procédant de “recherche et développement” (R&D). En l’absence de contrôles sérieux et « critériés », de multiples officines se sont spécialisées dans le maquillage de dépenses génériques en R&D et de cadres commerciaux en chercheurs et ingénieurs. Si le CIR a un effet très positif pour les microentreprises et les PME qui emploient des ingénieurs-chercheurs pour concevoir et produire de la haute technologie qui dispose de marchés de niche, il a toutefois un effet largement négatif sur la R&D des moyennes et grandes entreprises. Les rapports de l’OCDE, de la Cour des Comptes ou de France Stratégie (1) ont montré que le CIR est avant tout un contournement des règlements européens sur les aides directes aux entreprises et n’a aucun effet ni sur l’emploi ni sur l’investissement en R&D. Les effets indirects sont en réalité bien pires, puisque en privant de financement la recherche publique et l’Université, le CIR détériore l’écosystème français de recherche et de formation. Si les entreprises continuent de délocaliser leur R&D en Asie du sud-est et, dans une moindre mesure, aux USA, c’est pour la qualité de leur écosystème et la dégradation du nôtre. Le décrochage du niveau scientifique et technique en France est alarmant, et le manque de culture scientifique de la classe politique en est le reflet. Les désastreuses réformes du lycée comme l'absence de politique ambitieuse de recrutement et formation des enseignants ont encore accéléré la débâcle.

Comment en sommes-nous arrivés là ? L’enseignement supérieur et la recherche ont connu deux décennies d’incessantes réformes structurelles théorisées par le rapport « Éducation et croissance » de MM. Aghion et Cohen, paru en 2004. Il reposait sur quelques postulats: (i) les financements de l’Université et de la recherche doivent êtres concentrés sur quelques établissements, qui ont vocation à assurer l’activité de recherche et donc d’innovation ; les autres, paupérisés, doivent graduellement être transformés en collèges universitaires en grande partie financés par des frais d’inscription dérégulés ; (ii) les universitaires et chercheurs doivent être mis en concurrence pour obtenir les budgets nécessaires à l’exercice de leur métier ; (iii) l’Etat doit accompagner l’essor d’un enseignement supérieur privé lucratif. Ce dernier volet a parfaitement réussi. Les moyens qui manquent au service public se retrouvent par exemple dans les 25 milliards € consacrés  à l’apprentissage et à l’alternance et captés par un secteur privé de piètre qualité (2). Pour le reste, ces croyances infondées ont engendré bureaucratisation, paupérisation, précarisation et participé au décrochage pointé par le rapport Draghi. Il en résulte une perte de sens pour l’Université (3), conçue pour produire, transmettre, conserver et critiquer les savoirs, et réformée au prétexte de produire de la croissance économique — avec un résultat à l’exact opposé des promesses de prospérité.

Concevoir un système d’Université et de recherche conforme aux défis du XXIe siècle suppose de se projeter à 10 ou 20 ans, dans une société profondément transformée, qui aurait triomphé des crises qui la frappent et qui ait retrouvé vitalité, espoir et envie d’ouvrir des horizons communs désirables. Dépasser la crise politique et instituer une démocratie effective suppose une formation à la citoyenneté permettant de faire vivre un espace public de pensée, de critique réciproque et de délibération. A quelles connaissances, y compris pratiques et techniques, voulons nous que l'École forme pour ce faire ? Surmonter la crise sociale nécessite de traduire les valeurs de la République — liberté, égalité, fraternité — en services publics d’éducation, de santé, de transports, de justice. Juguler les crises climatique et environnementale suppose d’organiser une production agricole, énergétique et industrielle locale, conforme aux besoins de la population. Ce nouvel aménagement du territoire implique un besoin massif de formation et de recherche mais aussi une organisation de l’Université et de la recherche en réseau, qui innerve le territoire. Plafonner le CIR et le conditionner à l’emploi de docteurs en CDI et au paiement de l’impôt sur les sociétés — que moins d’un tiers des entreprises de recherche paient à ce jour — permettrait de financer en grande partie cette politique d’avenir.

Nous projeter dans un avenir meilleur suppose d’une part de comprendre le monde au plus juste et au plus vrai et d’autre part de témoigner d’une attention et d’une confiance dans la jeunesse qui passent par sa formation intellectuelle et pratique et par les conditions matérielles de son émancipation. Mener une politique d’austérité pour l’Université et la recherche serait priver la société d’avenir.

Pétition à signer ici:
https://rogueesr.fr/investir-recherche-universite/

 

Références :   

1. Évaluation du crédit impôt-recherche. France Stratégie,2019.
Consultable en ligne :
https://www.strategie.gouv.fr/publications/evaluation-credit-dimpot-recherche-rapport-cnepi-2021

2. Bruno Coquet. Apprentissage : quatre leviers pour reprendre le contrôle.OFCE, Sciences Po, Septembre 2024.
Consultable en ligne :
https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/pbrief/2024/OFCEpbrief135.pdf

3. Anonyme. Rapport sur l’état des services publics : l'enseignement supérieur. Nos services publics.fr. 2024.
Consultable en ligne :
https://files.umso.co/lib_ufoFEvhlRMwflNFx/owpdyer9vl2kz27e.pdf

 

Crédit illustration :

D'après une citation de J. Séguéla.