La loi d'urgence agricole, un texte validé par le sénat et l'assemblée nationale, permet d'envisager des dérogations pour l'utilisation de certains pesticides de la famille des néonicotinoïdes, dont l'acétamipride. Les néonicotinoïdes (NNI) sont utilisés pour lutter contre de nombreux insectes ravageurs des cultures en perturbant leur système nerveux. Or, cette utilisation est très controversée en raison des effets possibles ou avérés sur la santé humaine et sur l’environnement. Cela n’a cependant pas eu l’air d’affecter nos représentants outre mesure…
Côté science, il est pourtant clairement établi que les
néonicotinoïdes présentent certains dangers. Le lecteur qui souhaite se faire
une idée générale sur le sujet pourra consulter les pages Wikipédia dédiées aux
NNI (1), particulièrement bien faites. Il existe par ailleurs des centaines de
publications, donc de travaux, qui permettent de dégager de façon consensuelle
le risque pour les pollinisateurs, notamment les abeilles. Même à faibles
doses, en ciblant les récepteurs d'un neurotransmetteur central, l'acétylcholine,
ces composés perturbent l’orientation de ces insectes, ainsi que leur capacité
à se nourrir, leur reproduction et leur résistance aux maladies. L’exposition
répétée à cette molécule, comme à d'autres néonicotinoïdes, peut donc
contribuer à l’affaiblissement des colonies et au déclin des populations
d’insectes pollinisateurs.
Ces pesticides ne touchent pas uniquement les abeilles et les insectes dits
nuisibles qui constituent leur cible primaire. Ils peuvent également affecter
d’autres organismes, comme les papillons, certains oiseaux et les organismes
vivant dans les sols et les milieux aquatiques. Comme ils persistent dans
l’environnement, ils risquent de contaminer les sols, les eaux souterraines et
les rivières. Ils peuvent ainsi se diffuser dans les écosystèmes et perturber
la biodiversité (2). Là aussi, même si je ne cite qu'une référence récente, il
existe des dizaines et des dizaines de travaux qui vont tous dans le même sens
en termes de dangerosité environnementale.
Les NNI peuvent aussi avoir des conséquences sur la santé humaine. L’exposition
peut se produire lors de leur utilisation agricole, par l’alimentation ou par
la contamination de l’eau. Les recherches scientifiques ont notamment étudié
leurs effets potentiels sur le système nerveux, le développement et le système
hormonal. Même s'il reste des zones d'ombre, plusieurs travaux ont indiqué un
impact sur le système reproducteur des mammifères, avec une réduction de la
spermatogenèse. Des analyses épidémiologiques montrent, chez l'Homme,
l'émergence de lien entre exposition de fœtus aux NNI et dysfonctionnements
métaboliques, perturbation endocrinienne, et de façon assez tranchée, retards
de développement neurologique. Un lien est également suggéré, mais non avéré,
entre l'apparition de certaines cancer (sein et foie en particulier) et
exposition aux NNI.
Le texte de la loi d'urgence agricole révèle donc, de façon criante, le peu
d'attention que nos politiques portent aux données scientifiques. Ce n'est pas
la première fois que des données objectives font l'objet d'un « classement
vertical » par nos représentants, au sein desquels on ne trouvera que peu de
scientifiques. On trouvera en revanche, beaucoup de lobbyistes à proximité de
ces représentants, et je ne crains que l'explication de nombre de nos problèmes
se situe précisément là. Je rappelle ainsi le discours de certains députés,
sénateurs ou ministres, comme M. Laurent Duplomb ou Mme. Aurore Bergé,
indiquant sur le modèle du « TINA » cher à Mme. Margaret Thatcher «
qu'il n'y avait pas d'alternative à l'usage des NNI ». C'est évidemment faux : on peut remplacer les NNI par autres produits,
ou d'autres actions correctives. Je cite ici M. Hervé Jactel, ingénieur agronome,
expert auprès de l’Anses, qui indiquait dès 2018 que sur plus de 152 usages
agricoles des NNI en France, il existait dans 96 % des cas une solution
alternative crédible. Le problème est que ces usages nécessitent des
modifications de la conduite des cultures, des itinéraires techniques, plus d'investissement temps, et une plus grande complexité des moyens de lutte, ce qui est orthogonal au modèle agricole dominant, celui d'une agriculture à hauts
rendements et hauts intrants, défendu par les syndicats agricoles majoritaires
ou les plus virulents, très écoutés à l'assemblée et au sénat...
De même, et là possiblement davantage au niveau européen que français, des lobbyistes
de tous bords remettent assez systématiquement en cause les études scientifiques.
Ces lobbyistes représentent les industriels de l'agrochimie, et promeuvent une
vision de l'agriculture conforme finalement à celle portée par les syndicats
agricoles français majoritaires. Ainsi, après les premières alertes scientifiques et les
évaluations de l’EFSA, l’industrie a soutenu auprès des instances européennes
que certaines études de laboratoire ne reflétaient pas suffisamment les
conditions réelles des champs et que les effets observés sur les abeilles restaient
non démontrés. Un autre sujet de préoccupation concerne la transparence des
données utilisées pour évaluer les pesticides. En 2023, des chercheurs ont
rapporté que Bayer et Syngenta n’avaient pas transmis à certaines autorités
européennes plusieurs études de toxicité neurologique qui avaient été
communiquées aux autorités américaines.
Au-delà de ces éléments, et tout aussi perturbant que ce que je décris ci-dessus,
il me semble que La loi d'urgence agricole est également un pied de nez majeur fait,
in fine, à nos concitoyens par nos politiques. Je rappelle ici que la ré-autorisation
de l'acétamipride avait fait l'objet d'une pétition citoyenne s'y opposant, sur le site de
l'Assemblée Nationale en février dernier, pétition qui avait recueilli presque 500 000
signatures après qu'une première pétition, lancée en 2025 en ait recueilli plus
de 2 millions. De tout cela, nos élites politiques s'en moquent...
Références :
1. Néonicotinoïde. Wikipédia.
Consultable en ligne :
https://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9onicotino%C3%AFde
2. D. Pietrzak et coll. 2020.
Fate of selected neonicotinoid insecticides in soil-water systems: Current
state of the art and knowledge gaps. Chemosphere Sep:255:126981.
Crédit illustration :
Acétamipride, formule chimique.









