Je publie ici un résumé d'un texte transmis par mes collègues du collectif Rogue ESR qui examinent les dérives potentielles du « tout QI », et ses implications politiques et sociétales. Le texte que j'ai condensé critique l’usage politique et idéologique de la génétique du comportement, en particulier l’idée selon laquelle l’intelligence — mesurée par le quotient intellectuel (QI) — serait largement déterminée par les gènes et pourrait être optimisée par des technologies de sélection embryonnaire. Les auteurs de ce texte soutiennent que cette vision est scientifiquement fragile, mais qu’elle sert aujourd’hui de support à une idéologie eugéniste renouvelée, liée à certaines élites technologiques et à des courants politiques autoritaires, souvent très proches de l'extrême droite. Le texte ci-dessous est donc en totalité issu du site Rogue ESR. Mes coupes, inserts et notes sont clairement indiqués entre crochets.
L’idée que nos gènes seraient le « plan directeur » de notre intelligence, et qu’il serait possible d’améliorer ses enfants par la technologie, se répand dans la sphère publique sous diverses formes : retour du darwinisme social aux États-Unis, projet de loi français sur la bioéthique et, à un autre niveau, proposition de référentiel de compétences des enseignants. Si nous consacrons ce billet analytique à ce sujet, c’est que l’émergence de cet eugénisme libertarien est un élément constitutif de l’alliance entre technophilie libérale et extrême-droite ethno-nationaliste [1].
Une extrême-droite hybride se constitue à l’échelle globale sur le modèle de l’alliance trumpiste : milieux d’affaires libertariens de la Silicon Valley et paléo-conservateurs. Cette coalition unit l’électorat MAGA (fondamentaliste, suprémaciste, nativiste, climato-négationniste) à des figures comme Musk et Thiel, associées au transhumanisme et au [contrôle technologique autoritaire]. L’obsession partagée pour le quotient intellectuel (QI) et la « génétique du QI » constitue l’un des ciments de cette alliance [2]. [Ainsi,] « low-IQ individual » est l’insulte favorite de Trump, avec une dimension suprémaciste quasi-systématique, lancée [par exemple contre le maire de New-York,] contre Kamala Harris, les Somalis ou les athlètes afro-américains. Au contraire, Trump aime à faire l’éloge de ses alliés de la Tech en soulignant leur « high-IQ ». [En lien,] le fétichisme du QI s’est installé de longue date comme sous-culture à Stanford et dans la Silicon Valley [...]. Pour ne donner que deux exemples, William Shockley, pionnier de la Silicon Valley et inventeur du transistor, défendait au début des années 1980 l’idée de verser 1 000 dollars à celles et ceux dont le QI serait inférieur à 100, en échange de leur stérilisation. Jeffrey Epstein, mécène du Media Lab du MIT et promoteur de stars du monde techno-scientifique, avait le projet d’« ensemencer la race humaine avec son ADN » en fécondant vingt femmes dans sa ferme du Nouveau-Mexique.
Face à l’absorption de larges pans de l’ancien « cercle de la Raison » au sein d’une extrême-droite hybride [3], l’obsession de la « génétique du QI » mérite toute notre attention : elle fonctionne comme un signal de radicalisation, caractéristique du basculement [de certaines élites, y compris] de libéraux progressistes qui se revendiquent du scepticisme, voire du rationalisme, vers ce qui [s'apparente à un fascisme].
[Il convient ici de définir quelques termes des sciences biologiques et des sciences sociales]. L’héritage, c’est ce que les générations se transmettent : la langue, les habitudes, le patrimoine, le réseau social, les livres sur les étagères. L’hérédité désigne la transmission biologique. « Avoir deux yeux » est une caractéristique héréditaire. L’héréditarisme est la théorie selon laquelle les caractéristiques physiques et sociales des individus, dans les sociétés humaines, sont principalement déterminées par leurs gènes. L’héritabilité, c’est autre chose : c'est une mesure statistique définie à l’échelle d’une population. L’héritabilité quantifie [au sein d'un population] le degré d’association entre les variations génétiques et les variations d'un [trait ou caractère donné]. L’héritabilité ne mesure ni la part causale des gènes par rapport à celle de l’environnement, ni une [éventuelle] contribution génétique, mais seulement une corrélation statistique dépendante d’un contexte donné que l’on appelle l’environnement. Il peut s’agir de l’environnement physique mais aussi, chez l’humain, de l’environnement social : la culture, les institutions, l’état de la société, les politiques publiques au moment où l’héritabilité est mesurée.
[Il ressort de ce qui précède que] les variations génétiques ne sont pas indépendantes des variations environnementales : elles sont biaisées par la structure sociale et la transmission parentale non génétique (typiquement, les parents transmettent leur langue). La stratification sociale organise [aussi] l’accès différentiel aux ressources (éducation, santé, nutrition, sécurité, capital culturel) selon la position sociale. Pour l’illustrer simplement, l’héritabilité mesurée pour la réussite scolaire dans un contexte donné, changera dès lors que l’on changera le système scolaire. Utiliser l’héritabilité pour guider une politique scolaire est donc un non-sens scientifique. Ce serait comme utiliser une balance dont l’étalonnage changerait à chaque fois qu’on modifie ce qu’elle pèse : la mesure ne peut pas guider l’action qui la rend caduque.
[Pour revenir à des éléments encore plus concrets], les traits humains comme l’intelligence ou la réussite éducative ne sont pas des entités bien délimitées comme « avoir deux yeux ». [La situation est donc complexe] pour l’intelligence, puisqu’il est douteux que le quotient intellectuel (QI) utilisé pour estimer l’héritabilité, mesure véritablement cette chose qu’on appelle intelligence, dont la définition ne fait consensus, ni en psychologie, ni en neurosciences. Le score du test de QI était au départ une mesure destinée à détecter des élèves en difficulté scolaire. Ce score dépend d’un grand nombre de facteurs, dont certains sont plutôt liés à des propriétés cognitives (comme la fluence verbale ou les représentations dans l’espace), et d’autres indirectement (comme la motivation à faire le test ou l’absence à l’école à cause d’une maladie).
[Alors, pourquoi voit-on au sein de l'extrême droite américaine ressurgir ces notions dévoyées d'héritabilité du QI ? Il semblerait que] l’effet recherché par les héréditariens avec ce type de bouillie pseudo-scientifique soit invariablement la suppression de politiques de solidarité avec les plus pauvres. [Pour certains], la génétique servait à nier qu’une différence entre groupes puisse être d’origine sociale afin de supprimer les programmes sociaux à destination des populations racisées. Les conservateurs s’en servent aujourd’hui pour promouvoir la « déséducation » et l’édu-scepticisme [4] sur le thème : « L’école ne fait pas de différence car la réussite scolaire est avant tout génétique. À quoi bon financer autre chose que des garderies ? ». [Certaines variantes ciblent] les individus plutôt que les groupes et prétendent les aider, mais l’argumentaire pseudo-scientifique (« l’origine des inégalités est en grande partie naturelle ») comme les conclusions (l’austérité pour les politiques publiques) sont identiques.
En définitive, l’alliance de blocs politiques en apparence opposés sur des questions techno-scientifiques comme la vaccination ou l’évolution n’a rien de surprenante. [Cette situation] qui voit des créationnistes (évangéliques, Tea Party, etc.) main dans la main avec les [pontes de la hi-tech dont certains sont des] partisans radicaux du darwinisme social, s’appuie en effet sur l’idée partagée de « hiérarchies naturelles ». En mobilisant la génétique du QI, adossée aux avancées de la génomique moderne, [ce que l'on pourrait appeler le techno-fascisme libertarien, personnalisé par M. Elon Musk, remet au goût du jour le] vieux racisme pseudo-scientifique. [Celui-ci est à même de] séduire les libéraux les plus dépourvus de colonne vertébrale intellectuelle et morale, qui ont troqué le progressisme contre le « souverainisme technologique ».
[Plus inquiétant, un tel laisser-faire au sein « d'élites » se réclamant pourtant] « de la science et de la raison » jusqu’à ce qu’elles soient elles-mêmes victimes des menées trumpistes, doit nous interroger sur la séduction qu’opère l’idée de hiérarchies sociales « naturellement » fondées sur l’intelligence chez les tenants de la méritocratie. [Derrière ce discours], se loge l’attraction durable qu’a exercé le fantasme eugéniste au cours de l’histoire, où il a traversé tout le spectre politique, de l’extrême-droite [à une certaine gauche]. [La chimère que constitue une] organisation politique et sociale visant à « optimiser » l’usage des individus pour faire fructifier « l’économie » alimente ainsi la glissade vers le darwinisme social 2.0 et la promotion de hiérarchies sociales « biologiquement » fondées sur la « race » et/ou « l’intelligence ».
Notes de l'auteur du blog :
1. Par ethno-nationaliste, entendre un nationalisme dans lequel la nation et la nationalité sont définies en termes d'ethnicité. Voir aussi la page Wikipédia dédiée :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Nationalisme_ethnique
2. On pourra se référer à un de mes précédents billets de blog, intitulé « Qui se cache derrière l'inquiétant président américain » ?
https://dessaux.blogspot.com/2025/04/qui-se-cache-derriere-linquietant.html
3. L'extrême droite américaine peut être définie comme hybride, car elle agrège, comme je l'expliquais dans l'article de blog en référence 2 ci-dessus, des membres de la hi-tech, des capitalistes bon teint, des libertariens, et des chrétiens qualifiables de paléo-onservateurs. On désigne sous ce dernier vocable des partisans d'une ligne axée autour du protectionnisme, de l'anti-communisme, de l'isolationnisme, ayant comme caractéristique commune une haine de « l'État-providence ».
4. On peut définir l'édu-scepticisme comme une attitude critique envers certaines idées dominantes en matière d’éducation, de pédagogie ou de réformes scolaires. il s'agit d'une remise en question des modes pédagogiques à la mode, des innovations éducatives ou des discours institutionnels, en demandant des preuves de leur efficacité réelle.
Crédit illustration :
Rogue ESR.
https://rogueesr.fr/wp-content/uploads/2026/02/EugenismeLibertarien.pdf
« Have your best baby » et « IQ is 50% genetic » ne sont pas des slogans de science-fiction : ce sont les arguments publicitaires de Nucleus Genomics, une startup de sélection embryonnaire américaine...
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