Dimanche 11 octobre 2026, M. Raphaël Glucksmann a largement remporté la « primaire socialiste ». Certains se réjouissent de cette nouvelle, d’autres restent plus sceptiques, et d’autres comme moi, pense que la gauche vient juste de perdre les élections présidentielles.
Je peux bien sur me tromper, mais je fais effectivement partie de ceux qui pensent que le choix de M. Raphaël Glucksmann comme candidat socialiste n’est pas une bonne nouvelle pour la gauche française. Plusieurs raisons à cela. La première est qu’une partie de sa campagne et nombre de ses discours impliquent une rhétorique clairement opposée à La France Insoumise (LFI), et à tout accord avec eux. Je ne suis pas un proche de LFI, mais je suis pragmatique et je constate que ce parti est une composante importante des forces de gauche. En ce sens, tenter de « se passer » de cette composante, dans le cadre de la présidentielle comme dans celui des législatives, est à mon sens une erreur fondamentale. On peut conduire le même raisonnement avec les écologistes, au sein desquels M. Raphaël Glucksmann semble avoir fait ses choix, préférant par exemple M. Yannick Jadot à l’actuelle secrétaire nationale des écologistes, Mme Marine Tondelier. Il est vrai que cette dernière défend depuis longtemps une candidature unique à gauche pour les différentes élections à venir, et qu’en cela elle s’oppose à la vision de l’eurodéputé. Elle et plusieurs autres femmes et hommes politiques de gauche, comme Mme Clémentine Autain, ou M. François Ruffin, regrettent « le choix du repli » que semble avoir acté M. Raphaël Glucksmann. Nous nous trouvons là dans une situation finalement assez paradoxale, dans laquelle l’eurodéputé qui dit chercher à reconstruire une gauche autonome, hors LFI, risque in fine d’en accentuer la division.
Le deuxième risque est ce que j’appellerais la « macronisation » de la gauche. Si M. Raphaël Glucksmann représente une social-démocratie pro-européenne, attachée aux institutions démocratiques et favorable à un soutien à l’Ukraine, son discours reste questionnable en termes de relations au pouvoir économique. On se rappelle en effet du célèbre « mon ennemi est la finance » lancé par M. François Hollande. Or, au cours de son mandat, ce slogan s’est finalement avéré vide de sens, voire en opposition avec, par exemple, la nomination de M. Emmanuel Macron au poste de ministre de l'Économie, de l'Industrie et du Numérique sous le gouvernement Valls II. En ce sens, plusieurs éléments du passé de l’eurodéputé interrogent. Sauf erreur de ma part, M. Raphaël Glucksmann a été un contributeur régulier de « Le meilleur des Mondes », publication qui s’est révélée être un soutien indéfectible de la politique étrangère de M. George Bush. Il a aussi été membre du cercle de l’Oratoire, un « think tank » proaméricain et néoconservateur. Il a également fait un court passage par le parti classé comme divers droite « Alternative Libérale ». Enfin n’oublions que certaines de ses prises de positions ont semblé favorables à M. Nicolas Sarkozy, puis à M. Emmanuel Macron, dont il disait, je cite : « Il est structurellement antiraciste et ouvert sur le monde. Il entend donner à chacun d’entre nous les moyens de se réaliser, rendre la société moins rigide, plus fluide. Il incarne une pensée centrée sur les libertés individuelles, à laquelle la France fut longtemps rétive. Voilà pourquoi il a séduit tant d’anciens soixante-huitards : le président Macron est, de ce point de vue, leur fils spirituel ». Notre président, un fils spirituel des soixante-huitards, fallait oser !
Le troisième risque découle de ce qui précède : on pourrait estimer que la candidature de l’eurodéputé pourrait rapidement conduire à un affaiblissement du Parti Socialiste (PS). Cet affaiblissement pourrait avoir plusieurs causes. La première est que la candidature de M. Glucksmann ne fait pas l’unanimité au PS. Même s’il est très probable que les militants PS se regrouperont derrière leur candidat désigné, il n’en sera pas de même de ses sympathisants. La seconde est que le candidat du PS est le leader d’un autre mouvement, nommément « Place Publique ». Le parti qui a porté Ms. François Mitterrand, Lionel Jospin et François Hollande dans les hauts cercles du pouvoir risque alors de devenir un prestataire de service, simple soutien organisationnel à une candidature construite autour d’un autre mouvement. Pas franchement une marque de force ! Enfin, rappelons aussi que l’eurodéputé a obtenu sur son nom un consensus marqué, ce qui marginalise de facto la direction du PS. Pour mémoire, M. Olivier Faure n’a obtenu que 14,46 % des suffrages lors de la primaire socialiste et certains s’interrogent déjà sur sa légitimité même.
Dernier point. Si l’on voit le verre à moitié plein, la nomination de M. Rapahël Glucksmann pourrait offrir une alternative à ceux qui ne souhaitent ni soutenir un macroniste tel M. Gabriel Attal, ni voter pour M. Jean-Luc Mélenchon. Mais, verre plus qu'à moitié vide, elle ne permettra pas de rallier les électeurs éventuels de M. Edouard Philippe, trop éloignés, ni ceux de l’extrême droite coalisée, des soutiens de Ms. Retailleau et Ciotti aux « groupies » de Mme. Marine Le Pen ou de M. Eric Zemmour, dans un éventuel second tour. Cette candidature se situe donc sur une très étroite ligne de crête, d’où il est très facile de tomber à droite ou à gauche… Et c’est bien là tout le paradoxe : en voulant reconstruire la gauche autour d’un candidat, la candidature de M. Raphaël Glucksmann risque de finir par la déconstruire autour de ses divisions. Et que ce soit au PS ou à LFI, à force de vouloir désigner celui qui doit rassembler, la gauche pourrait bien avoir choisi ceux autour desquels elle se divisera ; et elle perdra.
Crédit illustration :
Photo officielle du parlement européen.
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